De rose à bleu : le message de la pulmonaire

La pulmonaire (plusieurs espèces du genre Pulmonaria) est une fleur de la famille des Boraginacées, répandue en France dans les bois et dans les jardins. C’est une plante toute poilue, qui fleurit au début du printemps. Elle supporte mal le soleil direct, car elle est adaptée à l’ombre et à la fraicheur.

Plante pérenne (qui vit plusieurs années, contrairement aux annuelles), elle survit à l’hiver grâce à ses rhizomes, des tiges souterraines qui stockent des réserves : l’équivalent végétal de la graisse de l’ours !

Page issue de l’Atlas de poche des plantes des champs, des prairies et des bois, sur Biodiversity Heritage Library

Le nom de la pulmonaire vient de « poumon », en effet les taches sur les feuilles font penser à des poumons malades. D’après l’ancienne théorie des signatures selon laquelle les formes des plantes révèlent leur fonction thérapeutique, cette plante devait donc soigner les maladies pulmonaires comme la tuberculose…

Cette théorie farfelue (surtout plébiscitée à la Renaissance, puis beaucoup moquée) n’a aucun fondement scientifique, et ces propriétés thérapeutiques ne sont pas avérées. Les herboristes la préconisent néanmoins pour des maux plus bénins comme la toux. La présence de mucilage (substance végétale gélatineuse) et d’acide silicique dans les feuilles confirme en effet l’intérêt de la pulmonaire pour un tel usage.

Pulmonaire (Pulmonaria sp.) par Sergey Rodovnichenko

Certaines espèces de pulmonaire (en particulier Pulmonaria saccharata et Pulmonaria longifolia) ont donné naissance à différents cultivars – c’est-à-dire des variétés de plantes sélectionnées par l’homme.

La sélection permet de favoriser et de fixer certains critères, ici des qualités ornementales (quantité, forme et couleur des fleurs et des feuilles…). Le nom du cultivar est toujours indiqué entre ‘guillemets simples’ après le nom d’espèce :

Pulmonaria longifolia ‘Raspberry Splash’ par Rosie Nixon

Pour créer un cultivar ornemental de pulmonaire avec des feuilles très blanches, un jardinier patient va croiser ensemble uniquement des individus qui ont beaucoup de taches blanches, et ne sélectionner parmi leur progéniture que les plantes qui ont le plus de blanc. Après avoir répété ce manège maintes et maintes fois sur plusieurs générations, on peut arriver à stabiliser le caractère « feuilles blanches » : c’est un nouveau cultivar !

(Il ne reste plus qu’à faire les démarches officielles pour obtenir un « certificat d’obtention végétal » et être inscrit dans le Catalogue officiel des espèces et variétés végétales…)

Les feuilles de pulmonaire sont certes remarquables, mais ce dont je voulais vous parler, c’est plutôt de leurs fleurs. Car elles ont une curieuse particularité : elles changent de couleur ! Comme vous pouvez le voir sur cette vidéo accélérée, ou time-lapse, les fleurs sont roses à l’ouverture puis deviennent bleues (en passant par le violet) :



Time lapse de Pulmonaria officinalis par Neil Bromhall

Le passage du rose au bleu est assez rapide : toute cette vidéo a été prise sur deux jours.

Ces couleurs sont dues à des anthocyanes, des pigments qui se modifient en fonction de l’acidité (pH). A l’ouverture de la fleur les pétales sont acides, ce qui rend les anthocyanes roses. Puis les pétales perdent de leur acidité (se basifient), faisant progressivement virer les pigments au bleu.

Pulmonaire officinale (Pulmonaria officinalis) par Sicco2007
Mais pourquoi ce changement drastique de couleur ?

Revenons aux bases :

Une fleur de pulmonaire comporte, comme les fleurs les plus classiques, à la fois des parties sexuelles mâles (étamines, avec à leur sommet les grains de pollen) et femelle (pistil).

[Si vous ne voyez pas trop ce que je veux dire, cliquez ici pour une super leçon de botanique illustrée sur la structure des fleurs]

Mâle et femelle dans une même fleur, certes, mais une pulmonaire ne peut pas s’auto-féconder (ce qui limite la consanguinité). Elle doit donc faire appel à un pollinisateur pour transporter le pollen (♂) d’une fleur vers le pistil (♀) d’une fleur située sur une autre plante.

Un bourdon des champs (Bombyx pascuorum) se déplace de fleur en fleur sur des pieds de pulmonaire, par Christopher Wren

Quant au pollinisateur, souvent un insecte, il cherche juste à se goinfrer d’un maximum de pollen et de nectar bien sucré… Mais au fil de ses visites, il transporte par inadvertance du pollen sur ses poils touffus et assure ainsi la fécondation entre fleurs. On appelle cette fécondation par insecte interposé de l’entomogamie.

Une étude scientifique publiée en 1999 par Oberrath et Böhning-Gaese (référence à la fin de cet article) s’est justement intéressée à l’influence de la couleur des fleurs de pulmonaire (Pulmonaria collina) sur la pollinisation. Voici leurs principaux résultats.

Tout d’abord, ils ont noté que le changement de couleur des fleurs est associé à une baisse significative :

  • Du potentiel reproductif des fleurs
  • De la quantité de nectar qu’elles proposent aux pollinisateurs
Pulmonaire (Pulmonaria sp.) par Eva Gril (moi-même)

On peut alors se demander : pourquoi la plante garde-t-elle ses vieilles fleurs bleues ? Une fois fécondées, elles pourraient fâner et laisser les jeunes fleurs prendre la relève…

Pour le comprendre, il faut se mettre dans la tête d’un pollinisateur : prenons une abeille solitaire, l’Anthophore aux pattes poilues (Anthophora plumipes). C’est sur cette espèce que se concentre l’étude en question.

L’abeille a deux choix successifs à faire : d’abord quelle plante, ensuite quelle fleur elle va visiter. Son comportement est donc à séparer en deux phases, l’approche (de loin) puis la visite (de près). D’après l’étude, à longue distance, c’est la quantité de fleurs présentes qui va attirer l’abeille, peu importe qu’elles soient roses ou bleues. De toute façon, à plus de 50-70 cm de distance, elle est probablement incapable de distinguer les fleurs individuellement…

Anthophore aux pattes poilues (Anthophora plumipes) sur une jeune fleur de pulmonaire par Brian Stone

Ensuite, une fois que l’abeille s’est approchée de la plante, c’est la couleur des fleurs qui l’attire, car elle a retenu l’indice : ce sont les fleurs roses qui ont le plus de pollen et de nectar (slurp). Justement, l’étude montre que cette abeille discerne facilement le bleu du rose : l’évolution fait souvent bien les choses !

« La couleur est donc un signal envoyé aux pollinisateurs, qui leur indique où leurs efforts sont récompensés. » Antonio Šiber (traduction depuis le Croate)

Ce phénomène de changement de couleur profite à la fois aux plantes et à leurs pollinisateurs, qui concentrent leurs visites sur des fleurs jeunes, fertiles et riches en nectar. On peut alors parler de mutualisme : une interaction entre espèces qui profite aux deux. La fleur est fécondée, l’abeille repue !

Au fait, n’allez pas croire que les pulmonaires sont les seules à utiliser ce signalement de rose à bleu : d’autres plantes font pareil, voilà par exemple quelques explications sur le Myosotis ou encore sur la Bourrache, qui appartiennent à la même famille.


Sources :

Le guide des plantes sauvages et comestibles. R. Beiser. 2019 [lien]

Oberrath, R., & Böhning-Gaese, K. (1999). Floral color change and the attraction of insect pollinators in lungwort (Pulmonaria collina). Oecologia, 121(3), 383-391. [lien]

NB : Si vous voulez en savoir plus sur cette fameuse famille des Borraginacées, je vous conseille cet article de Sauvages du Poitou sur une autre des stars de la famille : la Grande Consoude.

NBB : Apparemment, certains n’ont pas compris le message…

Bombyle (Bombylius sp.) butinant une fleur de pulmonaire (Pulmonaria longifolia) par Maxime

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